Ils ne savaient pas que c'était une guerre

Une interview sur le site « Documentaire de A à Z »

Une interview sur le site « Documentaire de A à Z »

Entretien avec Jean Paul Julliand

Une première question pour mieux vous connaître : comment êtes-vous devenu cinéaste ?

Je suis venu au cinéma par la télévision (France 3 Auvergne Rhône Alpes) où j’ai sévi entre 1982 et 1995. Je suis entré à France 3 via le syndicalisme enseignant et je me suis impliqué dans ce syndicalisme (SNEP-FSU aujourd’hui) à partir du militantisme pédagogique. Si on rembobine, cela donne, au début des années soixante-dix, un jeune prof d’EPS qui s’implique dans la formation continue de sa profession. Comme à cette époque, les militants pédagogiques et les leaders syndicaux sont les mêmes, la conclusion s’impose d’elle-même. Au sein du SNEP Lyonnais, je suis chargé de médiatiser notre métier et nos actions. Une copine d’enfance, monteuse film à France 3, me présente un journaliste qui s’intéresse à nos messages… Plusieurs tournages se succèdent. Petit à petit, je découvre les « entrées possibles » au sein d’une maison alors très fermée.

Je dépose donc des projets d’émissions pour la jeunesse. En 1982, ils sont acceptés… et je me retrouve « producteur/animateur » de magazines de télévision… sans aucune formation, si ce n’est quelques observations réalisées au fil des tournages sur l’EPS. Après avoir produit une bonne centaine d’heures de télé sur l’adolescence et le showbiz, je bascule sur des magazines de 52’ centrés sur l’Ecole de la maternelle à l’Université. Je filme ainsi plus de cinq cent situations d’enseignement ; ce que je continue à faire, à partir de 1995, une fois devenu prof à l’Université Lyon 1, mais désormais pour des usages pédagogiques ou didactiques.

Sur les thématiques de vos films, l’école maternelle et la guerre d’Algérie, il semble ne pas y avoir de rapport évident. Comment êtes-vous passé de l’un à l’autre ?

Techniquement et structurellement, les deux films sont, en effet, très différents. « Dis Maîtresse ! » est le produit d’une immersion de trente-cinq demi-journées dans une école maternelle, débouchant sur trente heures de rushes utiles dans une classe de tout petits. « Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! » est construit à partir de quinze interviews, réalisés dans un lieu unique – une salle de cinéma désaffectée – soit six heures de rushes utiles, plus une iconographie – des photos et des images super 8 – offerte par les interviewés. Cinq jours de tournage – intenses et super émouvants – ont suffi.

Mais, sur le fond, il y a un lien. Les enfants filmés dans « Dis Maîtresse ! » sont pour un grand nombre des descendants de la décolonisation de « l’empire Français », dont la guerre d’Algérie est l’une des étapes les plus violentes, avec celles de l’Indochine, de Madagascar et du Cameroun.

Parmi les films qui « entrent » dans l’école, pour filmer le travail de l’enseignant et les élèves, un certain nombre font le choix des courants pédagogiques et s’appuient sur des noms célèbres, Montessori qui semble revenir à la mode, ou même Freinet. Dis Maîtresse par contre ne se réclame pas d’une pédagogie spécifique. Votre choix semble plutôt être celui d’une classe « ordinaire », comme il doit y en avoir beaucoup ! Pouvez-vous nous préciser comment vous avez effectué ce choix ?

Lors de la campagne présidentielle de 2012, je suis mis au courant, par des membres de l’équipe de François Hollande, que la scolarisation des enfants de moins de trois ans sera remise à l’ordre du jour si… J’interroge donc ma fille sur l’intérêt de cette mesure… et je découvre, en l’écoutant, que ce qu’elle me raconte de sa vie d’enseignante en « toute petite section » (TPS) mérite un film. Mon passé de spécialiste télévisuel de l’éducation facilite l’obtention des autorisations administratives signées le 4 mai 2012… alors que les sondages sont clairs : Hollande sera président. Mais il nous faut faire très vite pour être présents le jour de la rentrée des classes, car je sais que ce moment est stratégique… Effectivement, ce jour-là, nous ne sommes pas déçus.

Comment avez-vous travaillé dans la classe, avec les enfants, pour ne pas les déranger, les intimider…Pouvez-vous nous parler des conditions de tournage. Car filmer de très jeunes enfants ne va pas toujours de soi.

J’avoue que j’étais un peu lassé des effets caméras lors de mes tournages précédents, notamment en collège… Parfois, je trichais et lançais de façon très sonore un « Moteur ! » totalement bidon, puis un encore plus sonore « Couper ! »… qui signifiait, au contraire que l’on commençait à tourner tout en donnant l’impression de ne pas le faire. Autrement dit, on volait des images, sauf dans les rares cas de semi-immersion où nous tournions une semaine avec la même classe… En général, je m’appuyais alors sur une de mes propres classes, en tant que prof d’EPS. Je n’ai jamais cessé d’enseigner jusqu’à ma retraite de l’EN en 2006. Nous montions donc des projets pédagogiques dont le tournage télévisuel faisait partie intégrante et qui pouvaient concerner l’enseignement des mathématiques, celui de l’anglais, etc. Dans ce cas, je pratiquais ce que je nomme de la « pédagogie fiction »… qui a ses avantages et ses limites.

Rien de tel dans « Dis Maitresse ! ». Nous sommes présents lors de l’arrivée à l’école des enfants. Plongé au cœur de plein de nouveautés, ils trouvent sans doute normal la présence d’une caméra sur pieds, d’un cadreur (moi) et d’un preneur de son qui, certes, manipule une grande perche munie d’un micro enveloppé dans une bonnette impressionnante. En réalité, seule cette perche son, les intrigue parfois, surtout quand elle s’approche d’eux. Sachant que la maîtresse et l’ATSEM sont chacune équipées d’un micro HF, les deux canaux de la perche servent à attraper les sons d’ambiance, mais aussi les paroles des enfants… qui apprennent à parler et donc parlent peu et discrètement. Sans la grande technicité et la super gentillesse de Simon Gattegno, le preneur de son mis à notre disposition par le CRDP de Lyon – aujourd’hui CANOPE –, le film ne serait pas ce qu’il est. Avec le recul, je peux affirmer que je n’ai jamais filmé une situation scolaire avec autant de facilité.

En amont, nous rencontrons les parents en juin ; donc deux mois avant la rentrée. Ma fille annonce clairement que le film passera à la télé et peut-être au cinéma et que… je suis son père. Elle enseigne dans cette école depuis douze ans. Les parents lui font confiance depuis longtemps et donc nous font confiance. Je ne suis pas du tout certain que cela se serait passé de la même façon dans l’école d’un quartier aisé de Lyon. Le maître mot de toute cette aventure sera « confiance ».

Pensez-vous que votre film puisse être considéré comme un « outil pédagogique », qu’il puisse servir à la formation des enseignants par exemple. Avez-vous eu des retours dans ce sens ?

Tout dépend de la conception que l’on se fait de la formation. Certains décideurs pensent encore, consciemment ou insciemment, qu’il faut montrer aux futur(e)s enseignant(e)s ou aux collègues en formation continue uniquement des situations modèles. Autrement dit montrer ce qu’il faut faire pour que les formés le reproduisent. Résultat : on filme une séance ou une situation « hors sol », souvent, un peu aménagée, voire frictionné. Si besoin, on filme l’enseignant le meilleur sur tel séquence, puis un autre sur une autre séquence… et l’on monte le tout pour fabriquer un prof modèle qui n’a qu’un inconvénient : il n’existe pas. Bref, on filme ce qui n’existe pas encore, du moins massivement. Au nom de cette conception, CANOPE et la direction nationale du SNUipp-FSU ne se sont pas appuyés sur le film, contrairement au SE-UNSA, qui a décidé d’être partenaire, comme la MAIF, les CEMEA et la Ligue de l’enseignement.

Si en revanche – comme j’en suis convaincu à l’issue de trente années de formation de formateurs – il s’agit de partir de situations réelles (avec le moins d’effets caméras possibles) pour les analyser, les décortiquer, en débattre, puis que les formés proposent ce qu’ils pensent être le pas en avant souhaitable et… possible, alors là, oui, « Dis Maîtresse ! » est un super outil de formation. Dans cette démarche se sont situés le CNED (Centre National d’Enseignement à Distance) et l’IFE (Institut Français d’Education) à l’initiative de Patrick Piccard, qui ont acquis certains rushes du film. Des sections syndicales du SNUipp-FSU – par exemple en Savoie ou à Marseille – se sont servies du film pour animer des activités pédagogiques et une vingtaine d’autres comme outil de réflexions syndicales. Quelques Inspecteurs de l’Education Nationale (IEN) aussi. Mais tout reste possible. J’ai personnellement pré-monté une grande partie des trente heures de rushes (non utilisés ou utilisés) en de courtes séquences de « vraie vie » : autrement dit sans commentaires et sans interviews. Peut-être seront-elles utiles un jour à quelqu’un…

Sur la guerre d’Algérie maintenant, avez-vous une relation particulière avec cette époque historique et avec ce pays ? Pouvez-vous nous parler de la genèse du film.

J’avais huit ans quand cette guerre a commencé et seize quand elle s’est terminée. Le titre du film correspond donc à mon vécu et à celui d’un grand nombre de mes concitoyens d’alors. Nous ne savions pas vraiment qu’il s’agissait d’une guerre. On parlait « d’évènements d’Algérie » et de maintien de l’ordre. Je garde deux souvenirs de cette période : l’enterrement d’un gars de mon village tué dans les Aurès et l’attitude de zombies qu’affichaient nombre d’appelés permissionnaires ou libérés, les yeux dans le vague, accoudés aux bars des bals populaires… La télévision n’est arrivée dans mon village – Bourg-Argental dans la Loire – que fin 1961. Nous avons donc vu la guerre d’Algérie au cinéma, dans les actualités de l’époque, placées juste avant l’entracte ; ce qui explique que nous ayons choisi de réaliser les interviews dans l’ancien cinéma « Le Foyer », fermé depuis plus de vingt ans.

Au départ, ce film n’était destiné qu’aux habitants de ce village dans le cadre d’un travail sur le patrimoine local. Il se situait dans la suite logique de quatre documentaires locaux réalisés à partir des images super 8 disponibles. En 2012, nous avons décidé de mettre en boite des « mémoires locales de cette guerre »… avant qu’il ne soit trop tard. Une fois le film monté et projeté, j’ai proposé une version 52’ à France 3 Auvergne Rhône Alpes, qui en a acheté les droits pour deux diffusions… tout en nous aidant en matière de corrections colorimétriques, montage et mixage son. En mars 2017, pour le 55° anniversaire du cessez le feu, notre association s’est organisée pour le distribuer en salles… avec un certain succès puisque déjà plus de cent salles l’ont – ou vont le –programmer. En dehors de la commémoration des 50 ans de l’indépendance de l’Algérie, cette guerre ne semble pas vraiment préoccuper les français et n’occuper qu’une faible place dans la mémoire collective.

Pensez-vous que votre film puisse jouer un rôle à ce niveau. D’une façon plus générale comment définiriez-vous la fonction sociale et historique du cinéma ?

J’ai rêvé d’un « effet Bernadette » pour « Dis Maîtresse ! »… Autrement dit, j’espérais que ce film rende les décideurs un peu plus responsables vis-à-vis de la scolarisation des enfants de moins de trois ans en quartier populaire, un peu comme le film « Indigènes » avait convaincu Jacques Chirac – poussé par Bernadette – à améliorer un peu le statut des anciens combattants issus des ex-colonies Françaises. Sauf que 15 000 ou 20 000 entrées ne font pas le même effet que deux millions de spectateurs, sans parler des prix obtenus au festival de Cannes. Ce n’était qu’un rêve puisque l’actuel ministre de l’Education Nationale détricote tout ce que ses prédécesseurs ont mis en route, y compris sur ce point.

Je suis donc beaucoup plus circonspect sur un éventuel impact du film « Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! ». De plus, la direction nationale de la principale organisation d’anciens combattants d’Algérie – la FNACA – fait tout pour « casser » la carrière de ce film. Tout ça parce qu’un des interviewés raconte avoir été témoin d’un viol par certains membres d’une patrouille et n’avoir pas pu s’y opposer. Comme justification, un dirigeant national de cette organisation a écrit que lui, qui avait fait la guerre d’Algérie, n’avait jamais vu de viol… Sous-entendu, il n’y en a pas eu… ou pas beaucoup… ou donc il ne faut pas en parler. Heureusement, des sections locales de la FNACA n’obéissent pas aux ordres et mettent en place des projections qui rassemblent parfois plus deux cents spectateurs. Pourtant, ce film aide les anciens d’Algérie à parler en constatant que d’autres appelés ont osé le faire.

Un véritable tabou règne encore, autour d’eux et entre eux, sur cette période. Beaucoup ont, à la fois, un peu honte de ce que fût cette guerre, même si eux-mêmes ne se sont pas comportés en bourreaux. Mais surtout ils sont révoltés d’avoir été ignorés et laissés seuls face à leur désarroi lors d’un retour effectué dans l’anonymat et l’indifférence totale. Aucun n’a été suivi pour « choc post traumatique » dont, pourtant, nombre d’entre eux sont victimes. Je mets beaucoup plus d’espoir dans les mouvements progressistes (Ligue des droits de l’Homme, Mouvement pour la Paix, etc…) comme partenaires dynamiques. Par ailleurs, nous commençons à contacter les enseignants d’histoire et géographie. La guerre d’Algérie est au programme des classes de troisième et de première. Mais surtout les « Mémoires de la guerre d’Algérie » peuvent être au programme des classes de terminales ; au choix avec celles de la guerre de 39/45. Nous avons publié un livre de 190 pages tiré du film ainsi qu’un cahier pédagogique de 48 pages, mais aussi une clé USB qui contient le film en intégralité ainsi que film « découpé » en neuf séquences plus courtes (de 5 à 9 minutes) selon les grandes thématiques qui structurent ce documentaire. Je viens d’apprendre que le film est programmé à Vénissieux, dans le Rhône, à la demande d’une association Franco-Algérienne « Mémoire et réconciliation ». Si ce phénomène se confirmait, le rêve que je n’ai pas fait deviendrait alors une réalité.

Vous faites partie de ces cinéastes documentaristes qui accompagnent le plus possible leurs films, dans des séances spéciales qui permettent de rencontrer un public. Que retirez-vous personnellement de cette expérience ? Et comment voyez-vous l’évolution à court terme de la distribution des documentaires ?

Venant de la télévision, j’ai la confirmation, à chaque projection-débats, que le cinéma rajoute l’émotion à l’information, grâce à la force du son, mais aussi du fait de la concentration du spectateur qui est toute autre. A l’issue de cent quarante projections-débats avec « Dis Maîtresse ! » et déjà plus de quarante avec « Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! », j’ai découvert le monde des exploitants, qui sont, très majoritairement, des passionnés adorant recevoir les réalisateurs et dialoguer avec eux. Sans parler des réactions du public à l’issue de la projection, voire surtout à l’occasion des conciliabules en tête à tête qui suivent toujours les débats.

Contrairement à l’anonymat de la télévision, en salles de cinéma le réalisateur voit « le bout de ses actes », même s’il ne faut surtout pas oublier que « les chèques » viennent en général de la télévision. En effet, sauf exception comme « Demain » ou « Merci Patron ! », c’est la télévision qui permet au film d’exister et, donc, au réalisateur d’être rémunéré. Même en cas de production associative et bénévole, comme c’est le cas pour le film sur l’Algérie, si son documentaire est diffusé sur une chaine les droits d’auteurs (SCAM) apportent un minimum de revenu au réalisateur… mais qui ne lui permet pas de vivre.

De plus, pendant qu’un réalisateur accompagne son film en salles, il ne travaille pas ou peu. Il n’est donc pas payé. Je ne sais pas comment font mes collègues pour obtenir ou conserver le statut d’intermittent du spectacle, mais je suis inquiet pour eux… Pour ma part, si je n’étais pas retraité de l’Education Nationale, je ne pourrais pas m’investir autant… et les donc films ne marcheraient pas. En effet, la présence du réalisateur est souvent la condition nécessaire (mais pas suffisante) pour que le film soit programmé par une salle ; d’où l’importance de partenaires qui acceptent de prendre en charge une partie des frais de déplacement ou d’hébergement… Mais on ne parle pas ici de salaire. Il y a donc un vrai « trou noir économique » autour de la question de l’accompagnement des documentaires par les réalisateurs.

Quels sont vos projets cinématographiques ?

J’ai quatre projets en « projet», mais il est possible que je réalise un cinquième projet que je ne connais pas encore. A priori, je creuse autour des questions de colonisation – décolonisation – immigration – mondialisation, mais rien n’est encore calé. En fait, je suis « bouffé » par la distribution et l’accompagnement du film « Ils ne savaient pas que c’était une guerre ! »… car, à 71 ans, j’ai découvert un nouveau métier : distributeur. Je sais maintenant que pour des documentaires comme les miens, soit on tape dans l’œil d’un très gros distributeur qui met le paquet lors de la mise en place initiale, soit on fait tout soi-même. Et ça ne marche pas trop mal car le courant passe bien avec un certain nombre d’exploitants qui connaissent mon travail.

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